Grand-mère
pleurait beaucoup lors de l’enterrement, un peu sur le vieux,
beaucoup sur
elle-même, passionnément aux yeux des gens, à la
folie apparemment, elle geignait
tout son soûl parce que le soûlot n’était pas
rentré et que dorénavant il ne
rentrerait plus, que dorénavant elle serait seule, seule avec sa
frayeur
secrète, seule avec ses cris dans la gorge, seule dans la
cuisine, sans la
moindre âme à houspiller. Les gens défilaient
devant le cercueil, la plupart ne
me regardaient pas, ils devaient sentir que j’avais de la peine,
une vraie
peine, et les gens n’aiment pas regarder la peine dans les yeux,
ils préfèrent
la lorgner de biais, histoire de bien voir sans se montrer curieux, ils
sont
là, c’est déjà ça, ils sont
là, même s’ils regardent ailleurs, ils
étaient là
pour son ultime demeure, nombreux au demeurant, et tout le reste,
finalement,
n’a que peu d’importance. Les copines de grand-mère
n’étaient pas en retard,
même si certaines devaient manquer à l’appel
(grand-mère nous en informerait
plus tard), les copines étaient là, consolant la vivante
du départ prématuré
d’Edouard, il s’en est allé comme il a vécu,
comme on fait son lit on se couche, les copines pansaient les lamentations de la
vieille, ma foi, quand on boit, ça finit toujours par arriver, un malheur en
cache un autre, les copines commisération, et puis te voilà libérée, les
copines empathie, ma pauvre, tu vas enfin pouvoir souffler, les copines poétesses,
un mec de perdu c’est dix gonzesses qui reviennent, les copines pleines de tact
et de sensibilité rendaient à mère-grand la monnaie de sa pièce, entonnant en
chœur ce lancinant refrain, cette mélodie grinçante qu’elles connaissaient par
cœur, elles, les confidentes, elles, les oreilles sans tête. Et grand-mère
s’insurgeait, mais non ! mais non ! et grand-mère suffoquait, mais je
l’aimais ! et grand-mère s’écroulait, prise à son propre piège,
s’indignant qu’on pût ainsi ignorer son chagrin et minimiser le voile noir.
Grand-mère écoutait les corbeaux, subissait leur rengaine, sa rengaine,
offusquée par
tant de cyniques
complaisances et d’iniques méchancetés, et moi, je
la regardais se débattre
comme un insecte englué dans une toile ennemie, dans la toile
opaque
qu’elle-même avait sécrétée pendant
des années, des années de famine et de
disette au ventre, pendant de longues nuits d’insomnie durant
lesquelles elle
croassait dans le noir une vengeance sournoise. Je la regardais
s’émouvoir et
j’en éprouvais une colère sans nom, puisque
l’élu avait disparu, dessoûlé pour
l’éternité, qu’il avait fini de boire son
poids, une rébellion de marbre, enfin
dans la terre et pas dans le vin, une rage, un désespoir, enfin
le joug
desserré et la faux magnanime, un soulagement, enfin le repos.
Je pensais,
c’est bien fait ! c’est bien fait pour ta pomme !
mais en même temps
un rictus démentait ces paroles assassines, c’est bien
fait ! mais en même
temps, ce n’était pas vrai, ce n’était pas
bien fait, c’était même profondément
dégueulasse, c’était trop tôt,
c’était une erreur, une de plus du Très-Haut, un
lapsus colossal de l’univers, ce n’était pas bien
fait du tout, c’était
tellement injuste, tellement laid que l’existence m’apparut
comme une dérobade
mal foutue, un adieu trop distrait. Ce n’était pas bien
fait, c’était ainsi,
ainsi soit-il, et personne désormais n’y pourrait rien
changer, c’était ainsi,
ainsi soit-il, et la terre pouvait continuer de tourner. C’est
ainsi que
s’endorment les roses !