Bravo grand-mère ! chapeau mère-grand !
Grand-père, tu aurais pu faire un effort aussi, choisir un fruit un peu plus
appétissant, une terre un poil plus hospitalière, merci les ancêtres, je vous
remercie de la part de Louise, de la part de ma mère, et surtout, surtout,
surtout, évitez de me répéter qu’on ne fait pas d’omelette sans casser d’œufs,
surtout, surtout, qu’on ménage mes oreilles, ne me dites pas qu’en ces temps
reculés les couples unis n’existaient pas, que nenni, il n’y a pas que les œufs
que je ne gobe plus, ne venez pas me raconter qu’il pleuvait des bébés malgré
soi, figurez-vous, ça je le sais déjà, mais était-ce une raison suffisante pour
les abreuver de cris, les rassasier de larmes, était-ce une raison pour
cuisiner comme des cochons ! Louise, Denis et ma mère ont été gavés comme
des oies, gavés d’esclandres, gavés de violence, pourtant repus, pourtant plus
faim, gavés à jamais et pour l’éternité. A table, cependant, c’était le silence
qui prévalait, le bruit des cuillères, les mâchoires qui se soulagent, les
mâchoires qui mordent le pain noir, parce qu’il fallait bien que ça s’exprime,
cette terreur emmagasinée, il fallait que ça sorte, ces rages enfantines, les
petits n’avaient pas la parole en ce temps-là, ils n’avaient pas le droit de
riposter, sinon c’était la claque, sinon la fessée, la taloche derrière
l’oreille, sinon attention, il ne fallait pas manquer de respect !
Mère-grand tirait les cheveux quand le repas durait un peu, que maman
déglutissait avec peine parce qu’un ingrédient ne passait pas, si tu ne finis
pas ton assiette, tu n’auras rien jusqu’à ce soir, on va voir ce qu’on va
voir ! Ma mère n’était jamais assez rapide, les restes retournaient au
frigo, jusqu’au soir précisément, et ça recommençait, les menaces, le
harcèlement autour de l’assiette réchauffée, les larmes dans le potage, les
sanglots ravalés, la nourriture qui descend très épicée de ressentiments. Il y
avait peu de place à cette table-là pour les plaisirs du palais !
Ma mère, d’ailleurs, n’a jamais aimé cuisiner,
aujourd’hui encore, tout ce qui concerne la table est un peu négligé, il faut
manger pour vivre et non pas vivre pour manger, les saveurs du midi, les gènes
de l’Italie sont absents de ses repas, la fille du grand Edouard, la descendante
du rital a égaré ses papilles sur l’autel du devoir, il n’y a aucune fantaisie
dans son art culinaire, aucune variation majeure au menu quotidien. Le festin,
on ne connaît guère à la maison, vous comprenez, le festin ça suppose une
certaine abondance, un zeste de prodigalité, or notre mère ne peut pas festoyer
avec la nourriture, on ne rigole pas avec ces choses-là, on ne rigole pas, on
avale même le respect qui va avec, on avale tout, on n’est pas difficiles chez
nous, tout ce qui rentre fait ventre, on avalerait même des clous, pour peu que
l’idée vienne à germer ! Et puis maman trouve fastidieux la récurrence des
dîners, la constance des soupers, jamais de trêve, jamais de vacances en ce qui
concerne le manger, jamais de pause, elle aimerait bien que le corps arrête de
mendier, elle aimerait pouvoir se passer de nourriture, elle trouve tellement
pénible ce rôle de femme aux casseroles, elle abhorre cette obligation
ménagère, elle aimerait bien qu’on jeûne de temps à autre, qu’on jeûne comme
elle, c’est bon pour la santé, dit-elle, pour mieux nous allécher, et puis, si
le jeûne nous semble trop dur, il reste encore les cures, elle a plus d’un tour
dans ses marmites, ma mère, la cure de raisins, la cure de pommes, plus d’une
solution dans son tablier, la cure de jus de carottes, la cure de mélasse
(c’est bon pour la tignasse), chez nous, on a l’embarras du choix quand il
s’agit de manger froid !