Fourmi ou cigale, cigale ou fourmi, dans notre histoire il n’y a pas de milieu, il n’y a pas de place pour les indécis, pas de place pour la modération. La fourmi n’est pas prêteuse, dans l’existence il ne faut compter que sur soi, épargner avec force labeur, c’est là, je crois, l’avis de la majorité. Les cigales, fort emprunteuses, attendent trop des autres, de leur générosité, sans doute idéalisent-elles la relation humaine. L’oncle Denis est de celles-là, de celles qui chantent par temps chaud, de celles qui crient famine quand viennent à manquer les vermisseaux, l’oncle Denis est une des rares cigales de notre arbre généalogique, c’est là son moindre défaut ! Maman est plutôt fourmi, comme grand-mère, plutôt à mettre de côté, on ne sait jamais ce qui peut arriver, plutôt à finir les restes (quand Laïka n’en veut pas), plutôt pingre, bon chien chasse de race, parce qu’elle a vu sa propre mère trimer, parce qu’elle l’a entendue suer, et que bon sang ne saurait mentir ! Il faut quand même reconnaître que ça ne doit pas être évident tous les jours d’élever une famille, sans mari, elle doit travailler, ma mère, un sou c’est un sou, elle connaît son pesant de mérite, un sou c’est un sou, même s’il lui en reste quelques-uns à la fin du mois, et que parfois, tiens, un petit écart, ça nous ferait du bien, un sou c’est un sou, jamais d’extra, jamais de glace, il vaut mieux économiser pour le cas où. Moi, je n’aime pas tellement Noël, c’est une fête qui remue le couteau dans la plaie, jamais de superflu, rien que du fonctionnel, comme dans les milieux nécessiteux, jamais de feux d’artifice, rien que du prévisible, des moufles, des écharpes, parfois un pantalon, un cache-nez, rien que du pragmatique, très peu d’étoiles dans les yeux. Grand-mère bat tous les records, dépasse tout ce que vous pouvez imaginer, chaque année, le même pyjama à pieds, parce qu’un jour une idée lui est venue, une idée bon marché, que depuis lors l’inspiration ne s’est pas renouvelée, un pyjama à pieds, et une casserole pour maman, parfois une marmite à vapeur, parce qu’avec on gagne du temps et que le temps c’est de l’argent, jamais de flamboiement, juste le strict essentiel ! On rit peu à Noël (comme le restant de l’année à vrai dire), car le petit Jésus c’est sacré et que face au sacré on s’incline, on baisse les yeux, en retenant un peu son  souffle, c’est encore mieux, le sacré, voyez-vous, suppose une attitude grave, le complet raide, le sacré n’autorise pas le laisser-aller. Et puis, rire pourquoi ? Maman n’a pas envie de rire, elle n’est pas née avec cette envie-là, bon chien chasse de race, maman a grandi avec de la rosée au bord des cils, bon chien chasse de race, parce que le rire c’est gratuit, c’est facile, et que dans notre demeure on n’accouche jamais que dans la douleur, rien n’est donné, tout se conquiert, l’Esprit saint n’a pas visité notre moelle épinière, rien que du concret, voyez-vous, du concret en bouteilles, et pour le rêve, en ce qui concerne le fantasme, autant en emporte le vent ! On ne rit pas chez nous, on n’imagine pas, on prie.