Finalement, quand les nœuds familiaux ne sont pas résolus, ils descendent d’un étage, ils dégringolent eux aussi la cage d’escalier, ils font plein de petits, plein de petits handicapés, les nœuds suspendus n’engendrent que des problèmes, ils parcourent les âges, se transmettent de pères en fils, de mère en filles, de pères en filles, de mères en fils, ils parcourent la généalogie sans distinction de classe, sans distinction de sexe, ils avilissent tout sur leur passage, et voilà l’alcoolique semé aux quatre coins de l’arbre, et voilà l’homme en fuite, sur les branches disséminé, et voilà les complaintes véhiculées par la sève, et des couples en rade de la cime aux racines, et voilà la bohème aux frondaisons têtues, voilà la création sur les nervures déposée, comme une issue contrainte, une question de survie, voilà les bouches fanées à chaque feuille jaunie, et l’arbre un peu malade, et le tronc fort bancal, et revoilà l’écorce griffée jusqu’au martyre; quand les nœuds familiaux ne sont pas démêlés, ils rongent beaucoup la souche, et pleuvent les striures, et vogue l’insomnie, et bonjour la galère de vos guimbardes usées ! On ne rabote pas le passé, on le rejoue !

On ne rabote pas le passé, on le rejoue, il y a des familles comme ça, des familles de goitreux, des familles de lépreux, des nœuds redondants, des maris dans le flou et des femmes en larmes, on n’efface pas les absents, il y a toujours quelque part un goulot, une bouteille qui rappelle le défunt, il y a toujours quelqu’un qui crie dans l’escalier, parce que, chienne de vie ! le prince charmant n’est pas rentré, parce qu’il n’est jamais arrivé, il est resté dans les contes de fées, il y a toujours, dans chaque famille, un plus démuni qui ne digère pas la parentèle, parce qu’elle n’était pas à la hauteur et que, chienne d’injustice ! il y a des berceaux plus dorés, toujours un tonton abruti sans gratitude et sans merci, parce que l’herbe pousse plus verte ailleurs, il y a toujours des saint-bernard dans les couvents pour réparer l’enfance blessée et des artistes plein les rues pour venger l’innocence, vous savez, ma famille n’est pas un zoo, ma famille ressemble aux leurs, ressemble aux vôtres, pleine d’épines dans la colonne, pleine de crève-cœur, ma famine ne date pas d’aujourd’hui, elle vient de loin, elle vient d’ailleurs, elle vient de toutes ces gorges insatisfaites qui s’époumonent sur notre terre pour infléchir, chienne de maladie ! notre foutu destin ! Certains nœuds familiaux se confondent avec l’inhumanité !

Il y a des familles comme ça, il y a des familles comme nous, truffées de secrets honteux et d’éclats peu reluisants, une épave de papa, ce n’est jamais très sain pour la renommée, ni pour l’image de soi, il y a des familles comme ça, des familles comme la mienne, où il ne fait bon vivre qu’à l’abri des tracas, surtout que ça ne se sache pas, surtout pas d’éclats de voix, il y a des familles comme la nôtre, recroquevillée sur sa gêne, n’éveillez pas le chat qui dort, des mamans qui craignent les bagarres, n'éveillez pas le chat qui dort, qui abhorrent les conflits au moins autant qu’elles déplorent leurs parents, n'éveillez pas le chat qui dort, un ivrogne ça ne sent pas bon, n'éveillez pas le chat qui dort, il y en a un peu partout de ces fameux non-dits qui empoisonnent les rapports des êtres même les plus doux ! Je m’appelle Cendre, ma mère est née sans repartie, même si depuis peu elle balbutie, je m’appelle Cendre et je viens d’une famille où le nœud principal concerne l'harmonie, il ne faut pas dire quand ça fait mal, il ne faut pas dire, il ne faut surtout pas s’insurger, il faut demeurer bien docile, oui oui, maman, oui oui papa, votre petit garçon vous aime bien, oui oui à tous, oui oui à tout, oui oui amen et sauve-qui-peut ! Les nœuds chez nous ressemblent aux agneaux, ils tremblent au moindre coup de canon ! Ils sont enveloppés d’une toison factice.

On ne rabote pas le passé, ce qui est bu est bu, un sou c’est un sou, on ne refait pas l’histoire, les bosses dans l’escalier, on ne récrit pas le scénario originel, l’affliction convertie en peur de manquer, on ne refait pas ses géniteurs, les nœuds sont ce qu’ils sont, ils retournent au peigne, n’est-ce pas mère-grand ? on ne choisit pas leur grosseur, on ne choisit pas leur teneur, ils sont ainsi, les nœuds teigneux, tantôt retors, tantôt vicieux, tantôt bossus, tantôt muets, tantôt humides, n’est-ce pas grand-papa ? tantôt perturbateurs, n’est-ce pas Odette ? on n’hérite pas seulement d’une famille, on hérite d’une longue tradition, d’une longue lignée de nœuds, à conjuguer à la bonne personne pour rejaillir dans un univers à l’encre propre.

Ma famille n’est pas un zoo, même si elle compte de curieux spécimens, n’est-ce pas grand-père ? n’est-ce pas mère-grand ? n’est-ce pas Odette ? n’est-ce pas maman ? n’est-ce pas Louise ? n’est-ce pas Denis ? n’est-ce pas Alexandra ? n’est-ce pas Valérie ? n’est-ce pas vous, les revenants, vous, les fantômes de ce manoir simiesque ? Ma famille n’est pas un zoo, elle est une jolie société comme il en existe tant, où ça sent le renfermé, où les êtres se recroquevillent sur leur sort (rappelez-vous, tous dans la merde et tous à ramer) pour se venger de ce passé trop petit, de ces naissances roturières où l’écriture ne correspond jamais aux idéaux de la veille. Ma famille est un microcosme, très dysfonctionnel par ailleurs, parsemé de verrues et de digues hostiles, ma famille ne ressemble à personne, ressemble à tous ces membres tarabustés par leurs proches, c’est dire si elle est unique, c’est dire si elle est banale, ma famille vitriol !