A chacun sa déroute, à chacun sa résilience, les nœuds nous indiquent juste la direction à suivre, où plutôt à ne pas suivre, ils nous montrent seulement ce sur quoi nous devons travailler, vous voyez, chaque famille connaît des douleurs, chaque être humain a une bonne raison d’être mécontent, c’est ainsi depuis toujours, depuis la nuit des gens, c’est ainsi que tourne notre terre et pour des siècles et des siècles… Notre famille n’est pas exceptionnelle, il y en a beaucoup comme elle, presque toutes sont dysfonctionnelles, parce que papa, parce que maman, parce que les parents restent des humains, que la condition précaire ne génère que de l’imparfait, de l’imparfait en bouteilles, de l’imparfait sur toute la ligne, dans tout le livre, aucune histoire n’est véritablement achevée, toutes les mémoires sont amputées, parce qu’une mère-grand, parce qu’un Edouard sommeillent dans une page de vos déboires, parce qu’une Odette sème la zizanie où que vous soyez, où que vous habitiez, il y a toujours quelqu’un pour vous rappeler que la vie est rude, toujours un intrus pour vous voler votre pain, il y a toujours quelque inhumanité tapie dessous le lit et beaucoup de dépit dans le lien essentiel, celui qui file de père en fils, de mère en fille, celui qui coule entre les êtres, entre les âges, beaucoup de frustrations au rayon de la fraternité et une échelle toute petite pour convaincre les générations. Derrière chaque sourire se cache un être en mal de reconnaissance, un malaise quelconque, sur chaque visage peut se lire une insatisfaction, et peu importe finalement que celle-ci se nomme Odette, Edouard ou grand-maman, peu importent les prétextes, ils sont de toute évidence nombreux, à portée de revendication, peu importent les contextes, le fait est et demeure que chaque homme, chaque femme doit répondre de ses actes, et non pas de ceux des ancêtres, chaque être humain endosse une responsabilité, malgré les claques, malgré la petite enfance, la liberté existe même dans les cellules les plus ravagées ! Il ne faut fouiller le passé que pour mieux se comprendre, et observer la faune pour s’orienter moins mal. J’aurai au moins compris cela, à les regarder s’entre-tuer, à me sonder ainsi, j’aurai peut-être mûri un peu, mieux vaut tard que jamais, je vous entends déjà d’ici (les beaux esprits se rencontrent), j’aurai peut-être, j’aurai sans doute reconsidéré ma vie, c’est déjà ça, c’est déjà un début, mieux vaut tard que jamais, ce n’est pas grand-chose, c’est juste le contraire du statut de victime, un détail en somme, une immense différence !
Oh !
ne vous méprenez pas, il m’arrive encore de pester après ces gens-là, de
vouloir les défigurer, de temps en temps la rage refait surface, le bouc
émissaire resurgit, je ne suis pas un saint, il m’arrive de les rudoyer. Ne
vous moquez pas trop, j’ai déroulé ma colère jusqu’au bout du dégoût,
maintenant elle est lasse, maintenant elle est prête à troquer ses grimaces
contre un zeste de tolérance. Je n’ai pas tourné ma veste, j’ai juste compris
peut-être que le bonheur ne fuit que ceux qui le refusent, et que
l’incomplétude léguée par les très proches est une excuse commode quand on
n’est pas assez si, pas assez ça, toujours moins que ce que l’on aimerait,
toujours en négatif. Peut-être est-ce notre condition qui veut cela, la famille
n’est qu’un canal boiteux, un chaos supplémentaire qui se cherche, qui s’ajuste,
puis se défait pour mieux se recomposer, la famille "bout de fer"
n’est formée que d’humains, chacun pour soi et Dieu pour tous, engoncés dans le
même dilemme, chacun pour soi et Dieu pour tous, n’est formée que de gens
bousculés par la vie, érodés par eux-mêmes, chacun pour soi et Dieu pour
personne, la famille n’est qu’un condensé brutal de cette vulnérabilité qui
agite toute société !
Ma
famille n’est pas un zoo, elle n’est ni pire, ni meilleure
que les autres, elle
n’est qu’un moule, tantôt sec, tantôt humide,
bourré d’aspérités et de nodules
indigestes, elle est ce creuset tellement imparfait, tellement banal,
ce trait
d’union entre eux et nous, entre la vie et la
postérité, entre l’homme et
l’homme, elle est le terreau de la reproduction, le terreau de ce
sang versé un
jour d’automne et qui coule depuis lors dans les veines
atrophiées, la famille
est ce lien qui continue depuis Adam et Eve, ce lien
étriqué qui se perpétue
entre amour et haine, entre ressemblance et dissemblance, ce lien de
proximité et
de distance qui interpelle un jour les êtres au seuil des soupirs
argentés. La
famille n’est ni plus ni moins que cette première
arène où les individus ont à
se positionner, ont à s’entraîner avant de
s’élargir, rien d’autre que ce
questionnement fondamental où les hommes se reconnaissent comme
fils ou filles
de, comme père ou mère, comme frères et
sœurs, se reconnaissent comme faisant
partie d’un même clan, dépositaires d’un
privilège inouï et d’une liberté
énorme, et ce qui se joue dans son ventre, c’est un peu le
miroir de notre
capacité à aimer, à pardonner, un peu le reflet de
notre façon de nous définir
en tant qu’humains. La famille nous façonne certes, mais
nous la façonnons
aussi, ce qui se révèle dans son antre, c’est un
peu la société de demain, ni
anges, ni démons, tous héritiers, mais aussi tous
légataires, ni victimes, ni
bourreaux, mais responsables à part entière.